Thérèse Hargot, sexologue et thérapeute de couple


Thérèse accompagne au quotidien les personnes addictes à la pornographie, dans son cabinet et via son parcours thérapeutique en ligne.
Depuis 2016 et à travers plusieurs ouvrages*, elle alerte sans relâche le grand public sur les conséquences désastreuses de la pornographie sur les personnes, les couples et les mineurs. Elle partage avec nous son analyse passionnante et sans tabou !

*  Une jeunesse sexuellement libérée (ou presque) (Albin Michel, 2016) ; Aime, et ce que tu veux, fais-le! (Albin Michel, 2018) et Qu’est-ce qui pourrait sauver l’amour? (Albin Michel, 2020).


Le CAFÉminin : On parle beaucoup du porno consommé par les hommes : qu’en est-il de l’audience féminine ? Quelle est l’ampleur de celle-ci, et quels sont les profils les plus touchés ?
 
Thérèse Hargot : Il faut savoir en effet que les femmes consomment elles aussi du porno, et d’ailleurs de plus en plus. Ce n’est pas un problème de garçons, un problème d’hommes comme on nous le dit depuis tant d’années ! Ce qui rajoute d’ailleurs un complexe de plus aux femmes qui en consomment, parce qu’elles pensent qu’elles sont perverses, tordues, bizarres… Puisqu’on ne parle jamais de la consommation des femmes.
 
Quant à l’audience, rappelons quelques chiffres : ¼ de la population française consomme de la pornographie régulièrement – c’est-à-dire plusieurs fois par semaine ou par jour. Un tiers des enfants de 12 ans ont déjà vu des images pornographiques. Cela touche donc absolument tout le monde : les enfants, les collégiens, les lycéens, les adultes, les hommes et les femmes. Et cela touche TOUTES les couches de la société : avec internet, l’industrie pornographique a explosé et est omniprésente, puisqu’un tiers du trafic sur internet concerne du contenu pornographique. C’est énorme ! Internet a démocratisé le porno et l’a rendu accessible à tout le monde. On est tous égaux devant le porno…
 


LC : On parle souvent de l’impact du porno dans la représentation masculine du corps féminin. Mais dans le cas d’une audience féminine, quel impact la consommation de porno peut avoir sur ces femmes dans leur rapport à leur propre corps et à leur image d’elles-mêmes ?
 
TH : Souvent, les femmes ne vont pas regarder de la pornographie pour les mêmes raisons que les hommes. Beaucoup de jeunes femmes, de collégiennes, de lycéennes vont regarder des images pornographiques pour savoir ce qui plaît aux hommes, dans l’espoir de leur plaire. Elles vont regarder de la pornographie pour savoir ce qui les excite, et elles vont se conformer à ces images à la fois physiquement, dans l’apparence mais aussi dans les pratiques pour satisfaire leur partenaire. 40% des jeunes disent avoir reproduit des pratiques sexuelles observées d’abord dans des images pornographiques. Il y a donc une véritable influence du porno sur la manière de vivre l’intimité sexuelle aujourd’hui… 
 
Plus profondément encore, la pornographie vient véhiculer une certaine image de la sexualité qui est une sexualité de consommation : le corps de l’autre devient un objet de jouissance, un jouet, un instrument. J’utilise le corps de l’autre comme un objet de mon propre plaisir et je m’habitue à le regarder comme cela. Pour les femmes comme pour les hommes.
 
Sauf qu’à force d’instrumentaliser le corps de l’autre, on chosifie la personne, on déshumanise la sexualité. C’est-à-dire que le corps de l’autre devient un produit de consommation comme un autre. Dès lors, on va habituer les femmes et les hommes à vivre leur sexualité de cette façon, et donc à ne plus être choqués de vivre certaines pratiques qui sont désengagées émotionnellement. Jusqu’à marchandiser son propre corps : c’est intéressant de parler de toutes les plateformes qui existent aujourd’hui comme Only Fan et compagnie, où finalement n’importe qui peut créer son propre matériel pornographique et vendre ses propres photos, vidéos et les offrir à un consommateur intéressé. 
 
Il fait revenir sur un point important : la pornographie au sens étymologique du terme, πορνογράφος / pornográphos, c’est l’écrit sur les prostituées. La pornographie c’est la prostitution filmée, photographiée. A force donc de consommer une forme de prostitution, on finit par s’habituer à la prostitution, elle ne nous pose plus aucun problème. Donc on peut consommer de la prostitution sans plus aucun obstacle disons moral, voire devenir soi-même travailleur du sexe. Cela peut sembler un peu choquant dit ainsi, mais c’est pourtant vrai : dans les habitudes de la conception du porno, il y a cette idée selon laquelle, finalement, pourquoi ne pas faire payer quelque chose qui pourrait rencontrer une demande, encore plus en cette période de crise…? De plus en plus de jeunes se réfugient là-dedans en réalisant qu’ils gagnent plus ainsi, en vendant quelques photos ou vidéos, qu’en faisant un petit travail à droite à gauche – travails d’ailleurs supprimés avec le Covid…
 
Il y a un continuum en fait, entre consommation et conception. Il faut véritablement parler de culture pornographique : l’impact est réel, jusque dans les comportements et dans les manières de vivre la sexualité.
 


LC : Quel est selon vous l’impact du porno sur les couples, sur leur amour, sur leur fonctionnement, sur leur longévité ? Une addiction au porno est-elle la cause ou le symptôme d’un mal-être dans le couple ?
 
TH : C’est une des raisons pour laquelle je m’inquiète beaucoup de la pornographie, car elle a un impact sur la façon d’entrer en relation avec les autres, sur la façon d’aimer et sur la façon d’aimer en vérité. Cela va donc avoir de très forts impacts sur les couples.
 
Le premier impact, c’est qu’il va y avoir un vrai souci à propos de la notion de fidélité. Est-ce que regarder de la pornographie est de l’infidélité ? Oui ou non ? C’est une discussion qu’il faut avoir dans son couple aujourd’hui pour savoir à quoi on s’engage. Que veut dire être fidèle ? Car si la fidélité va dans le sens de l’exclusivité sexuelle, alors elle est rompue en regardant de la pornographie. Car il faut appeler un chat un chat : on ne regarde pas de la pornographie en prenant une tasse de thé, c’est son sexe qu’on tient, qu’on touche, qu’on caresse en vue de la masturbation et cette excitation est provoquée en regardant d’autres personnes, des vrais hommes des vraies femmes de la vraie vie, ayant une activité sexuelle. Donc c’est important de comprendre que l’exclusivité sexuelle est rompue en regardant de la pornographie et donc qu’il y a un problème d’infidélité, si elle est entendue dans ce sens-là. D’ailleurs, bien souvent ceux qui s’engagent dans le mariage savent que c’est contraire à l’amour qu’ils se portent ou à la fidélité qu’ils ont choisi de vivre et donc s’en cachent à l’autre, n’en parlent pas et sont vraiment dans la honte.
 
Le second impact, c’est que la pulsion sexuelle va être évacuée dès qu’elle va se faire ressentir, au travers de la pornographie et de ces images qui vont être un support à la masturbation comme je le disais. Donc on va également constater une disparition des relations sexuelles au sein des couples, parce qu’à chaque fois que j’ai envie de sexe il y a en fait un moyen très facile de me soulager… Au lieu de sublimer cette pulsion sexuelle et d’en faire un moteur pour aller rencontrer l’autre et provoquer le désir chez l’autre, chacun va se soulager « de son côté » (ou l’un va se soulager de son côté). Cela aboutit très clairement à une diminution des relations sexuelles.
 
Pour répondre à la deuxième partie de la question, la consommation à la pornographie est clairement le symptôme d’un mal-être. Pourquoi ? Parce qu’elle vient répondre à une pulsion sexuelle. La pornographie vient consommer la pulsion sexuelle. La pulsion sexuelle, qu’est-ce que c’est ? Dans ce cas, c’est un amas d’émotions négatives accumulées tout au long de la journée et de la semaine. Des émotions telles que le stress, l’angoisse, l’ennui, la frustration, la colère, la tristesse. Ces émotions cherchent à sortir, et une des façons de sortir c’est au travers du plaisir sexuel qui apporte un certain soulagement, une certaine détente, un certain bien-être. Le problème, c’est que le plaisir sexuel ne va pas résoudre la cause de mon angoisse, la cause de ma frustration, la cause de ma colère ou de ma tristesse. Elle vient juste m’apporter un petit soulagement de quelques minutes, mais le mal-être revient ! En boomerang, évidemment, très peu de temps après.

Donc c’est une mauvaise réponse à un vrai besoin. C’est pourquoi, lorsque quelqu’un consomme de la pornographie, il faut entendre le mal-être qu’il y a derrière et donc ce à quoi cela vient répondre. Car ce peut être plein de choses ! Et c’est pourquoi cela peut demander un petit accompagnement, pour arriver à comprendre finalement ce que j’essaie d’évacuer à travers la pornographie.
 
Après, il y a aussi toutes les personnes qui ont consommé de la pornographie depuis longtemps, pour qui cela devient vraiment une habitude, un rituel et qui vont donc en consommer même s’ils se sentent bien, car une habitude a été prise. C’est encore l’étape d’après !
 
Par rapport au couple, bien sûr que la pornographie peut être consommée parce qu’il y a un mal-être dans le couple, une insatisfaction, une frustration. Mais, de nouveau, le problème c’est qu’au lieu de résoudre la cause de ce mal-être dans le couple on peut rester des années et des dizaines années dans un couple tout à fait insatisfaisant, parce qu’il y a le porno ! Donc ce que j’encourage à faire, c’est de se défaire de la pornographie pour aller voir quel est le problème, de faire face à ces malaises et de prendre la décision de les résoudre. On a des formidables thérapeutes de couple, des sexologues, des gens qui peuvent vous aider à régler des situations qui sont malheureuses. Donc bien sûr qu’on sortira de la pornographie en ayant un rapport de couple beaucoup plus heureux, en étant plus paisible intérieurement. 
 
Et c’est la raison pour laquelle je dis aux conjoints, aux épouses, aux fiancées, aux copines d’hommes qui regardent de la pornographie et inversement aux maris, aux fiancés aux copains de filles qui regardent de la pornographie de suivre ce parcours thérapeutique en ligne. Il faut qu’ils le suivent eux aussi, car ils vont comprendre qu’ils ont un rôle essentiel à jouer. Plus ils vont être dans la relation, dans le lien, dans l’amour et dans la volonté de régler ce problème, plus ils vont aider l’autre à s’en sortir. Donc il y a vraiment une collaboration qui est nécessaire et qui peut vraiment permettre de trouver une issue rapidement.
 


LC : De manière plus classique, quel est selon vous l’impact du porno sur le regard des hommes sur les femmes ? Quels changements cela crée-t-il dans la drague et les relations sexuelles par exemple ?
 
TH : Alors là c’est très intéressant. La question de la drague est vraiment pertinente, car pourquoi la pornographie rend accro : c’est parce qu’elle manipule à la perfection notre cerveau. Elle vient lui envoyer un message, qui est faux, par le shoot de dopamine qu’on reçoit au travers du plaisir sexuel et qui est : «  tu es un super producteur, tu as des relations sexuelles régulières, tu peux faire l’amour avec les plus belles femmes, les plus beaux hommes du monde, dans des positions incroyables ». Car le cerveau n’est pas capable de faire la part des choses entre un acte sexuel qui est vécu « vraiment », c’est-à-dire dans la vraie vie avec une vraie femme et un vrai homme, et un acte sexuel – la masturbation – qui est vécu en regardant d’autres personnes avoir un rapport sexuel, c’est-à-dire au travers d’une image et d’une vidéo. Le cerveau ne peut pas faire la distinction. Donc quand il y a un plaisir sexuel qui est vécu en regardant de la pornographie, il croit finalement qu’il y a eu un rapport sexuel. 
 
Donc ce qui va se passer, c’est que le cerveau va recevoir le message de « c’est bon tu es un super reproducteur » là où il est au départ programmé pour trouver un partenaire sexuel et avoir un rapport sexuel avec cette personne, pour se reproduire. Il va donc y avoir un effet direct sur la motivation pour rencontrer quelqu’un. En fait je n’ai pas le besoin, ou plutôt je ne ressens pas le besoin de trouver un partenaire sexuel, de le séduire, de m’unir à cette personne puisque je peux d’un simple clic avoir les plus belles femmes et les plus beaux hommes accessibles pour se satisfaire et se soulager. Donc il y a un réel impact au niveau de la motivation.
 
Il y a un second impact, c’est celui de la modification du regard qu’on porte sur les hommes et les femmes. Je m’explique : on va habituer le cerveau à être excité avec un certain type de corps. Des corps qui sont bien souvent trafiqués, modifiés ! On le sait bien, avec tout ce qui est chirurgie, etc. Corps qui ressemblent rarement au corps de notre femme, de notre homme, bien imparfait. Mais comme je suis habitué(e) à être excité(e) avec ce type de corps, je ne parviens plus à ressentir de l’excitation sexuelle avec des types de corps qui sont marqués par des grossesses, par la vie etc. Des corps imparfaits… Il va donc y avoir là aussi un impact sur la sexualité.
 
J’aurais mille choses encore à vous dire sur ce sujet, mais en résumé bien sûr que cela a un impact très fort sur les relations, sur la drague et sur les relations sexuelles. Il est capital de le dire ! 

Bien souvent, une des croyances que l’on a c’est « j’arrêterai le porno le jour où je serai dans une relation stable ». Et bien en fait il faut comprendre que c’est l’inverse, et que si on veut une relation stable il faut d’abord arrêter le porno ! Autre croyance, celle que « j’arrêterai le porno le jour où ma relation de couple sera stable et satisfaisante », et bien c’est tout à fait le contraire : c’est là aussi en arrêtant le porno que vous allez vous donner l’occasion d’avoir une relation sexuelle beaucoup plus épanouissante et heureuse avec votre conjoint !
 
Dans le parcours que j’ai créé, j’explique d’abord ce qu’est réellement la pornographie, ses impacts, les causes de l’addiction, les moyens utilisés pour manipuler notre cerveau etc. Dans la deuxième partie, je reviens sur toutes les croyances que l’on a, croyances auto-justifiantes qui font que l’on va quand même en regarder, que l’on va s’inventer plein d’histoires comme « ça n’a aucune influence sur ma vie sexuelle », « je suis tout à fait capable de faire la part des choses » ou « j’arrêterai quand je serai en couple ». Je reviens sur toutes ces croyances pour montrer qu’elles sont fausses, et qu’en fait c’est exactement l’opposé qu’il se passe…
 
 
–       Merci infiniment, Thérèse.
 
Propos recueillis et retranscrits par Victoire Eyraud

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