Les étudiants, le bonheur et les bâtons

Fac de philosophie, dans les années 2000.

Un intervenant en communication demande aux étudiants de passer devant leurs compagnons d’infortune et d’exprimer, en une phrase, ce que leurs parents leur ont transmis de plus essentiel. Une sorte de valeur éducative clé.

Je réalise que je n’ai pas besoin de beaucoup réfléchir. En attendant mon tour, j’écoute, curieuse et souvent surprises, les autres réponses. Quand un certain jeune homme passe, qui deviendra mon mari quelques années plus tard, mon oreille se fait particulièrement attentive. Je prends conscience de ce que cette réflexion et cette verbalisation peuvent dire de quelqu’un, de ce qu’il a reçu et donc de ce qu’il est.

« L’honnêteté », « le courage », « se soucier toujours des autres en premier », « l’importance de l’effort et du travail » (tiens, celle-là revient souvent, c’est drôle ça ne m’a pas traversé l’esprit… Tiendrais-je là l’explication de ma propension à la grasse matinée et au visionnage de séries ?)


Mon tour arrive : « Trouver sa voie pour être heureux, faire fructifier ses propres talents ».


Ce jour-là, plus qu’un autre, la reconnaissance que je peux avoir envers mes parents me saute à la figure.
Et maintenant que je suis mère à mon tour, me voilà perplexe.

J’ai longtemps et avec une grande naïveté, pensé que l’éducation était facile, instinctive. Que cette fameuse transmission de principes sillonnait naturellement dans les rigoles du quotidien, entre le chocolat chaud du p’tit dej’, les devoirs et les promenades du week-end.

Sauf qu’aujourd’hui, si je m’arrêtais et posais la question à mes petits blonds, que répondraient-ils ? Probablement que ce que je leur répète le plus au quotidien se situe quelque part entre « faites moins de bruit », « range ce jeu », « regarde dans les yeux quand tu dis bonjour » et « les bâtons n’entrent pas dans la maison ».

On stagne là davantage à la surface du domestique qu’on ne vole aux hauteurs du philosophique.


Tout ne se jouerait donc pas avant six ans, mais bien au contraire après dix ans, quand les vraies discussions commencent et les projets s’amorcent ?

Comment suis-je censée transmettre à mes enfants ma vision de la vie et du bien, leur apprendre à développer les vertus et leurs propres talents, quand mon nez ne plonge que dans les biberons, les bains et les bagarres « pour de faux » avec ces fameux bâtons ?

Comment aider chacun à trouver sa voie, et non la mienne ou celle du frère ?



Pour prendre du recul, j’ose un petit regard comparatif et observe les familles autour de moi, les cousins, les amis, les voisins… Et là, quelque chose me saute à la figure à nouveau. 

Bien sûr que nous transmettons tous les jours et ce, depuis le tout début. Bien sûr que chacune est mère avec ce qu’elle est, son héritage, son caractère, sa philosophie. Bien sûr que dans nos plus petits gestes avec un enfant, se joue notre rapport à l’autonomie, la gentillesse, le courage. Bien sûr que chacune de nos paroles lui permet de mieux se connaître et de découvrir les aspirations qui l’habitent.


Alors, espérons que quand les petits blonds entendent « regarde dans les yeux », « range » et « sors ce bâton » ils entendent bien, également, « respecte et honore l’autre », « va jusqu’au bout de ce que tu entreprends » et « sois libre avec intelligence. »

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