Entretien avec Marianne Durano

Philosophe, essayiste et féministe alternative, Marianne Durano est notamment l’auteur de Mon corps ne vous appartient pas, paru en 2018 chez Albin Michel. Elle livre dans cet entretien exclusif son analyse de la féminité et du féminisme en 2020.

LE CAFÉMININ : PEUT-ON, SELON VOUS, DÉFINIR LA FÉMINITÉ SANS ENFERMER LES FEMMES DANS CETTE DÉFINITION ?

Il est très intéressant que vous posiez cette question, car cela montre que vous êtes conscientes des limites de l’essentialisme. Et c’est précisément la raison pour laquelle, plutôt que de définir, je préfère constater la différence sexuelle entre l’homme et la femme. Je considère que cela laisse plus de marge que de définir une essence. Partir du corps de la femme permet d’établir trois différences charnelles principales, chacune pouvant impliquer un type de violence à l’égard des femmes.

La première de ces distinctions est que, par opposition à l’homme, la femme enfante en elle et pas à l’extérieur d’elle-même. Ce qui implique son corps et son psychisme pendant 9 mois, contrairement à l’homme. Ce qui veut dire qu’elle appréhende forcément la relation sexuelle différemment de l’homme, puisqu’en cas de fécondation, les conséquences sont beaucoup plus importantes pour elle que pour son partenaire. Donc c’est normal qu’elle investisse différemment cet acte qu’un homme. Réclamer une réalité féminine exactement calquée sur le modèle masculin, c’est donc faire violence aux femmes car c’est nier cette dimension-là. C’est pour ça qu’il y a toujours, je pense, une confiance qui est nécessaire entre la femme et son partenaire car elle se livre à lui au creux de son corps. Il y a quelque chose de l’ordre d’une pénétration, d’une effraction, d’un vide qui se remplit et qui, par ailleurs, qui peut engendrer un plein qui est celui de la grossesse. Pour cela, il faut qu’il y ait de la confiance, une affection et beaucoup de respect, c’est important de le souligner. La première distinction entre l’homme et la femme est celle-ci : la femme engendre en elle, l’homme en dehors de lui. Ce qui fait que l’homme peut plus facilement ignorer cela. La femme ne l’ignore pas.

LC : Jamais ?

Non, car concrètement quand une femme a un rapport sexuel, soit elle prend le risque d’une grossesse, soit en amont elle s’est préoccupée à minima de la contraception. Ce sont les femmes qui se préoccupent de savoir si les mecs mettent un préservatif, si elles prennent la pilule. Ce sont les femmes qui se coltinent les RDV chez le gynécologue, donc, non, les femmes ne l’ignorent pas.

Et encore une fois, à vouloir calquer la sexualité féminine sur la sexualité masculine, c’est une deuxième violence qu’on fait aux femmes car on invisibilise totalement toute cette gestion mentale de la contraception qui leur est dévolue, et on entretient les hommes dans l’illusion d’une sexualité sans conséquence.

La deuxième grande différence charnelle, c’est le cycle féminin. La femme est cyclique, elle n’est pas féconde tout le temps. Il y a des moments dans le mois où elle a ses règles, elle est moins disponible, elle est de moins bonne humeur, elle est plus fragile parce que physiquement elle souffre. Encore une fois, ce n’est pas un problème psychologique : on a mal au ventre, on perd du sang, on est souvent anémiée. Non, ce n’est pas parce que les femmes sont des hystériques potentielles qu’elles sont un tout petit peu agressives au moment où elles ont leurs règles, c’est parce qu’elles ont une bonne raison pour cela. C’est ainsi, les femmes sont cyclées. Il y a aussi des moments dans le mois où elles sont plus disposées à plaire qu’à d’autres, et il y a cette inconstance hormonale qui fait que la femme n’est pas égale à elle-même – contrairement à l’homme qui est dans un bain de testostérone constant. Le cycle féminin existe et on a pu facilement l’oublier car, quand on est sous pilule, cette variation hormonale est complètement mise sous chape médicamenteuse, parce qu’on est sous progestérone de synthèse en continu.

La troisième différence charnelle entre l’homme et la femme, c’est la ménopause. Ce que la femme vit à l’échelle mensuelle, elle le vit à l’échelle de toute sa vie dans la mesure où la fécondité féminine a un début mais aussi une fin. Cette fin arrive assez précocement finalement au regard de l’espérance de vie moyenne. Globalement, entre 45 et 50 ans, advient la ménopause et donc l‘impossibilité pour une femme d’avoir des enfants qui sont les siens biologiquement. Contrairement à l’homme qui peut enfanter jusqu’à sa mort, même si les spermatozoïdes sont un peu moins vigoureux. Une femme va donc envisager sa vie dans une temporalité qui est différente de celle d’un homme. L’ignorer et le nier est une troisième violence faite aux femmes. Conséquence de cela, nombreuses sont celles qui n’osent pas avouer leur désir d’enfant, ou se retrouvent à 39 ans avec le couperet de l’horloge biologique qui va bientôt tomber. Cela peut les angoisser considérablement.

Je suis frappée de voir que le cursus honorum qui est valorisé actuellement est totalement à l’inverse de la temporalité féminine.

Globalement, on valorise le parcours suivant : des études longues jusqu’à 25 ans, soit le moment où la femme est la plus fertile ; ensuite, entre 25 et 40 ans, lorsqu’on est censé être au sommet de notre carrière donc hyper productif, hyper disponible pour son boulot, naturellement les femmes sont occupées à cette période par leur maternité ; et par contre, après 40 ans, quand la plupart des femmes ont des enfants plus grands, sont rayonnantes, au sommet de leur maturité, disponibles pour se donner à autre chose, on estime que si vous n’avez toujours pas un boulot stable et que vous n’avez pas fait vos preuves, c’est que vous avez raté quelque chose dans votre vie. Il vous reste le bénévolat à la paroisse, super.



LC : IL Y A-T-IL UNE SEULE MANIERE D’ETRE FÉMINISTE AUJOURD’HUI ?


Ah non ! Comme il y a plein de manières d’être femme.

Chaque femme aborde la question du féminisme par rapport à son histoire à elle, à sa problématique à elle.

Il est certain que lorsqu’on a été victime de harcèlement sexuel, qu’on a été violée, qu’on a été discriminée dans son emploi, on va axer son combat plutôt là-dessus. A contrario, quand on est mère jeune et qu’on souffre du regard d’autrui, on va plutôt axer son combat sur le regard porté sur la maternité. Ce que je trouve très dommage, c’est qu’on ne puisse pas toujours communiquer calmement entre féministes. On est censé défendre à peu près la même chose mais c’est très difficile d’avoir un dialogue apaisé.

LC : C’est ce que nous avions en tête derrière cette question. Nous faisions le constat de ce féminisme binaire, vis-à-vis duquel nous ne sommes pas à l’aise car on est un peu prisonnières de cette schizophrénie. D’un côté, un féminisme militant, médiatique, extrêmement axé sur les questions de discriminations et de violences faites aux femmes, avec une vision combattante dont l’ennemi serait l’homme. De l’autre côté, un féminisme méfiant, très essentialisant voire caricatural, « féministe mais pas trop »…

Moi je supporte de moins en moins cette deuxième tendance. Car en faisant cela, on se décrédibilise totalement auprès de ceux qui ont raison de nous dire : « attention à l’essentialisme, qui dit que la femme c’est la douceur, c’est le don, c’est le dévouement. » Bah oui, mais non. Les hommes aussi sont doux et dévoués. Là, pour le coup, je ne suis pas d’accord.

Mais il est intéressant de relever que cette tension entre ces deux types de féminisme est présente dès les années 60, avec quelqu’un comme Antoinette Fouque. Sa pratique de pensée et d’action « psychanalyse et politique » ainsi que son mouvement (le MLF ou Mouvement de Libération des Femmes, NDLR) défendaient justement le pouvoir féminin, face à une branche plus universaliste qui défendait l’abolition de la distinction homme / femme et qui est finalement celle qui a triomphé…

LC : Est-ce que vous avez un exemple vécu de dialogue possible entre ces deux féminismes  ?

Oui j’ai plein de conversations, mais toujours avec des particuliers, jamais avec des personnalités politiques ou publiques. Je regrette par exemple que quelqu’un comme Camille Froidevaux-Metterie ait refusé de débattre avec moi, alors que je passe mon temps à la citer parce que je trouve qu’elle dit des choses très intelligentes (rires).


 
LC : NOUS RÉFLÉCHISSIONS AU MOUVEMENT DES LYCÉENNES DU 14 SEPTEMBRE DERNIER, REVENDIQUANT LE DROIT DE S’HABILLER DE MANIERE PROVOCANTE. POUR VOUS, EN TANT QUE FEMME, JUSQU’OU DOIT-ON PRENDRE L’AUTRE EN COMPTE (SON REGARD, SES RÉACTIONS) DANS LA GESTION DE NOTRE APPARENCE ?

Votre question est mal posée, parce que se vêtir est toujours un acte social. Le fait de parler, d’agir, c’est toujours un acte social, pour autrui. C’est illusoire de croire que quand je mets une mini-jupe, je le fais sans prendre en compte le regard d’autrui. Au contraire, je le fais parce que, ce faisant, j’essaie de correspondre à une certaine manière de percevoir la féminité qui est elle-même conditionnée par un bain culturel au niveau du cinéma, des publicités, de la mode, des magazines. Ces jeunes filles ne sont pas arrivées habillées en crinoline, il faut arrêter le délire. Elles sont venues en répondant à une certaine mode, donc elles prennent en compte le regard des autres, toujours.

Moi, la question que je pose c’est : comment en est-on venu à faire croire à des jeunes filles que c’est en correspondant le plus possible à des stéréotypes qui sont publicitaires qu’elles pourront se sentir valorisées dans leur féminité ?

C’est ça le problème. Parce que quand on exhibe son corps c’est toujours pour le montrer. C’est aussi pour revendiquer le droit de le montrer sans qu’il soit touché, c’est certain. Mais dans ce cas-là, on assume le fait de provoquer des réactions. De la même manière, quand on arrive avec une robe longue et des cols roulés, on assume de paraitre coincée. C’est comme ça, le vêtement est un acte social, c’est normal. Je pense qu’on manque totalement cela en pensant que c’est un pur acte d’expression individuelle. Ce n’est pas vrai. On communique avec des codes que l’on n’a pas inventés. C’est le propre même du langage.


LC : Je discutais de cela avec quelqu’un l’autre jour qui m’a répondu : « oui mais regarde dans les tribus africaines, les femmes sont beaucoup plus dénudées et il n’y pas cette volonté de provoquer ».

Non, c’est ce que je dis.

On est tous tributaire d’une culture, et montrer son ventre quand on est une femme indienne, une femme africaine ou une femme européenne, ça n’a pas la même portée, tout simplement parce que ça s’inscrit dans une culture avec des codes qui nous précèdent et qu’on n’invente pas. Sinon, il n’y aurait pas de communication possible.

Je vais faire un parallèle avec le voile. Je comprends assez bien pourquoi certaines femmes musulmanes ont dit « liberté d’accoutrement à l’école, quand il s’agit de montrer son nombril d’accord mais quand il s’agit de cacher ses cheveux… ». En même temps, la contradiction ne peut être levée que si on assume de se situer dans une culture française. Dans une culture française, montrer son ventre ne se fait pas, par contre les cheveux ne sont pas un attribut sexuel. Alors qu’on a forcément des images des mille et unes nuits où, effectivement, des femmes montrent leurs ventres mais ont un voile sur leurs cheveux. C’est parce que, dans les cultures orientales, les cheveux sont un attribut sexuel mais pas le ventre. En Europe, c’est l’inverse. Les choses changeront peut-être. Donc soit on accepte les codes culturels, soit on les transgresse mais dans ce cas-là, il ne faut pas s’étonner d’être objet de regards et de remarques. On voudrait une transgression sans en assumer les conséquences.


 
LC : QU’EST-CE QUI MENACE, SELON VOUS, LA LIBERTÉ DES FEMMES EN FRANCE AUJOURD’HUI ?


La première menace est d’ordre économique. Quand vous voyez que 90% des foyers monoparentaux sont des foyers où c’est la femme qui s’occupe toute seule de ses enfants, qui doit joindre les deux bouts… Quand vous voyez que la plupart des mi-temps subis, ce sont des femmes. Quand vous voyez que les premières victimes du divorce ce sont des femmes qui n’arrivent pas à s’en remettre, et qui ont des pensions la plupart du temps impayées, ou alors des pensions de misère… Forcément il y a un problème, car c’est une pression économique qui empêche les femmes de pouvoir s’épanouir à leur rythme et d’élever des enfants comme elles l’entendent. Même dans les classes les plus aisées, il faut, encore une fois, faire ses preuves à son boulot. Le nombre de femmes que je connais qui se font violence pour retourner bosser deux mois après avoir accouché sous peur d’être mal vues par leur patron. Car elles ne perdront pas leur job, mais elles pourront dire adieu à toute promotion pour les 5 ans à venir…

Après, sur un avenir beaucoup plus long, il y a une menace biopolitique qui pèse sur les femmes, dans la mesure où leur corps devient l’objet d’entreprises pharmaceutiques. Celles-ci spéculent sur des parties du corps des femmes : leurs ovules, leurs ventres ou leurs hormones. Elles misent aussi sur la féminité érigée comme pathologie, tendance selon laquelle il faut des médicaments pour la contraception, des médicaments pour rendre plus fertiles des femmes qui le sont moins, des médicaments pour gérer la ménopause… Les femmes n’ont pas fini d’être les proies des entreprises pharmaceutiques qui manipulent leurs corps.

Ces deux menaces se recoupent doublement.

On va vendre des contraceptions et ensuite des procréations artificielles aux femmes parce qu’on les a contraintes à nier leur corps pour pouvoir s’adapter au monde du travail. Donc c’est toujours la même chose : au lieu d’adapter le monde au corps des femmes, on adapte le corps des femmes au monde du travail. En plus de cela, ça génère un marché.

LC : Est-ce que, pour vous, le féminisme qui est porté médiatiquement combat ces menaces-là ?

Sur la question économique, oui. Je sais gré aux féministes avec beaucoup d’audience de rappeler la condition économique de beaucoup de femmes. Après, je pense qu’elles n’insistent pas trop sur le fait qu’il y a, à l’origine de ça, un vrai problème qui est le divorce. Il y a beaucoup de femmes qui vont être fragilisées économiquement à cause du divorce. Nous avons des chiffres. Elles se remettent beaucoup moins rapidement d’un divorce que les hommes. Economiquement, elles en pâtissent beaucoup plus que les hommes car elles se retrouvent seules à charge avec des enfants la plupart du temps. Alors que les hommes ne les auront que le weekend, ce qui ne les empêchent pas de continuer leur carrière. Par ailleurs, les femmes mettent deux à trois fois plus de temps à retrouver un compagnon. Je trouve dommage que, sur la question économique, on ne remonte pas assez aux racines du problème.

Le droit au divorce est une liberté. C’est un combat contre une certaine société où les femmes pouvaient souffrir d’une domination. Mais moi je me bats dans mon époque, avec les problèmes qui sont les miens. Je trouve qu’il ne faut pas se tromper de combat en se battant contre le patriarcat alors que le problème n’est plus le patriarcat. C’est au contraire une espèce de phallocratie qui fait que les pères peuvent tranquillement ne pas assumer leurs responsabilités. J’ai une citation de G.K. Chesterton qui me vient : « 10 000 femmes ont un jour défilé dans les rues de Londres au cri de « nous refusons qu’on nous dicte » et peu après elles sont devenues dactylo ».

Maintenant, est-ce que les féministes se battent assez pour les questions biopolitiques… non. Ce sont aussi les conséquences du modèle qu’elles ont défendu : « un enfant quand je veux, si je veux, comme je veux ». Ce sont les industries pharmaceutiques qui vendent les pilules et les procréations médicalement assistées qui vont avec.


 
LC : QU’EST-CE SELON VOUS QU’UNE FEMME LIBRE ?

Je crois que c’est une femme qui se sait digne d’être aimée et digne d’être respectée. Qui ne cherche pas toujours dans le regard de l’homme une validation de ce qu’elle est. C’est une femme qui se sait suffisamment digne d’être aimée pour assumer les choix qu’elle peut poser quels qu’ils soient. Qui connait suffisamment sa valeur pour pouvoir faire des choix sans se déterminer par rapport aux injonctions du monde social.

Par exemple, je connais beaucoup de femmes qui sont bardées de diplômes et qui choisissent d’avoir un enfant et qui se prennent des réflexions toute la journée « ça valait bien la peine d’avoir BAC+5 pour changer des couches ». Qui ont conscience de ce qu’elles valent et qui du coup qui sont sereines.

C’est ça, ce dont les femmes doivent se libérer au XXIème siècle : l’injonction d’être performantes.



LC : Merci infiniment Marianne.


Propos recueillis par Victoire Eyraud et retranscrits par Marie-Amélie Clément.

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