Béatrice, la culture et la confiance m’ont fait vivre.


Pour découvrir la Lettre de Béatrice, nous vous invitons à regarder ses vidéos en Langue des Signes sous-titrées !

Vous pouvez également lire la retranscription de la Lettre ci-dessous.

Partie 1

Partie 2

Partie 3

Partie 4

Partie 5

Partie 6

Partie 7

Partie 8

Partie 9

Partie 10

Partie 11

Partie 12

Bonjour,

Je suis une femme sourde. Je m’appelle Béatrice. J’avais envie de m’exprimer.

Il y a deux mots que j’aime particulièrement.

Le premier est CULTURE. Le second est CONFIANCE. Ces deux mots ont tracé ma voie.

Je vous explique.

Quand j’étais petite, c’était très différent d’aujourd’hui. Il n’y avait pas de sous-titres, pas d’interprète, pas de moyens de communication pour les sourds. Il n’y avait rien ! Nous apprenions seulement avec l’oral, il n’y avait pas encore de Langue des Signes.

A l’école, j’étais suivie par une orthophoniste qui m’apprenait surtout à parler à l’oral et à écrire. C’était très dur. En dehors des cours, nous jouions beaucoup entre amis sourds. C’était génial ! Les cours ennuyeux d’un côté, les jeux avec mes amis de l’autre.

A la maison, c’était plus difficile car ma famille est entendante et je suis la seule sourde. La communication était compliquée et je criais souvent pour pouvoir m’exprimer. J’étais un peu sauvage. La nuit, je faisais beaucoup de cauchemars. J’étais angoissée. Je me sentais comme abandonnée car je ne pouvais pas communiquer. Mais pour les autres aussi, c‘était difficile de parler avec moi. Par exemple, dans le métro avec ma maman, quand je l’appelais, elle me demandait de me taire. Tout le monde nous regardait et elle était gênée par ma voix étrange. J’ai beaucoup d’autres exemples ainsi. A la maison, c’était plus facile de discuter mais je ne me sentais pas bien.

Je ne comprenais pas qui j’étais. Je ne savais pas ce que ça voulait dire d’être sourde.

Le dimanche était mon jour préféré de la semaine. C’était un jour de rêve, pour deux raisons. Certains dimanches, nous allions chez ma tante où je retrouvais mes deux cousines. Nous jouions et rigolions. C’était très facile. Nous n’avions pas besoin de communiquer pour jouer au chat ou faire du vélo. Elles étaient habituées à ma voix, il n’y avait pas de problème. J’oubliais que j’étais sourde.

Les autres dimanches, ma sœur aînée, Brigitte, venait me chercher pour faire des sorties culturelles. Elle était très cultivée et connaissait beaucoup de choses. Elle était membre du Louvre. Mais elle savait surtout trouver ce qui convenait aux sourds. Par exemple, nous allions voir de vieux films muets, comme Charlot. Ou nous allions à des expositions adaptées pour moi et ma sœur m’expliquait. Nous allions également au Louvre. A côté de Saint Pierre, dans le nord de Paris, il y avait aussi des animations pour les enfants. Ça ressemblait à la Villette. J’adorais ça !

La CULTURE m’a donné envie, m’a donné soif !

Et puis, j‘ai grandi et nous avons déménagé à Lyon. Mon papa voulait que j’aille à l’école en étant intégrée aux entendants. Il voulait que j’apprenne à parler à l’oral pour mon avenir. C’était très dur. En plus, j’avais perdu mes meilleurs amis de Paris. Il fallait tout recommencer. Lyon et Paris étaient deux villes très différentes.

A Lyon, il y avait à peu près 5% d’enfants sourds dans l’école. Dans ma classe, nous étions 2 ou 3 sourds pour une vingtaine d’élèves. Je me suis faite une très bonne amie malentendante qui parlait. Par contre, les autres enfants sourds ne parlaient pas, ils signaient. Je ne comprenais rien quand ils parlaient. Ils se moquaient de moi car je venais de Paris. Je me sentais très mal à l’aise.

J’avais un bon groupe d’amis entendants et malentendants. Un soir, je suis allée chez ma meilleure amie malentendante. J’avais 20 ans. Chez elle, il y avait un groupe de sourds. J’avais un peu peur et j’ai rappelé à mon amie que je ne savais pas signer. Elle m’a assuré qu’ils étaient très gentils et que c’était l’occasion pour moi d’apprendre. J’y suis allée et j’ai commencé à signer avec quelques sourds.

Nous riions et mes mains se sont réveillées ! J’ai enfin compris qui j’étais !
C’était tard, j’avais déjà 20 ans ! Mais je pouvais enfin m’exprimer grâce à mes mains.

Puis, nous avons encore déménagé en région parisienne pour aider une de mes sœurs, veuve avec 6 enfants, et aussi pour que je puisse trouver un travail. J’étais impatiente de retrouver mes anciens amis de Paris. Mais tout avait changé et il fallait recommencer à zéro.

J’ai trouvé mon premier travail en comptabilité. Je n’avais pas besoin de parler. Je n’avais pas vraiment le choix de mon métier. Peu étaient adaptés aux sourds. Il y avait très peu d’écoles pour sourds, pas d’universités, pas d’interprètes… Aujourd’hui, les choses ont changé.

Je sortais, je faisais des visites culturelles, je me suis mariée, j’ai eu des enfants… Et, puis, mes parents sont décédés, deux de mes sœurs ont déménagé plus loin, mes filles ont grandi et sont parties pour leurs études… Il ne restait plus que mon mari et moi. La semaine, ça allait car nous travaillions mais les weekends étaient vides. Nous avions l’habitude des déjeuners familiaux le dimanche… C’était difficile !

J’ai poursuivi les sorties culturelles. Ça m’a aidé à continuer à vivre.

J’ai fait beaucoup de sorties à Paris avec des amis. Et, il y a eu de nouvelles visites guidées pour sourds, c’était vraiment intéressant. J’étais très fidèle ! Le soir, j’allais au théâtre. Je pouvais suivre grâce aux sous-titres pour sourds. J’étais très reconnaissante à l’organisateur mais il a finalement décidé d’arrêter. Nous étions beaucoup de sourds à avoir envie que ça continue. Alors, j’ai proposé mon aide. Il m’a donné beaucoup de conseils et m’a fait confiance.

Voilà le deuxième mot important pour moi : la CONFIANCE.

J’ai donc commencé à organiser des sorties. Le groupe s’est agrandi. On a ajouté des sorties au restaurant, des cours de danse après les spectacles avec des interprètes. J’ai aussi eu envie d’organiser des weekends avec des visites, des hôtels, des restaurants… Ça marchait très bien !

Un guide, qui me connait bien, a proposé que j’organise des visites pour les journées du patrimoine au palais Royal, au Ministère de la Culture… Je connaissais un peu, j’ai révisé… C’est la 1ère fois que j’étais guide en LSF (Langue des Signes Française) ! J’appréhendais, puis c’est vite devenu fluide. Ensuite, je me suis renseignée pour savoir s’il y avait déjà des conférences en LSF sur la mode. Il n’y en avait pas ou alors qu’occasionnellement. On m’a proposé d’en faire, on me pensait capable.

Mais, il fallait que j’apprenne à avoir confiance en moi !

Alors, j’ai rencontré la responsable du Musée des Arts Décoratifs avec un interprète. Le rendez-vous ne devait durer que 30 minutes, mais nous avons échangé pendant plus d’1h30 ! Elle a trouvé que j’avais beaucoup de connaissances malgré ma surdité. Elle m’a embauché facilement. J’ai fait des formations et mes conférences sur la mode se sont développées.

Je me suis sentie vivre par rapport à mon enfance !

Voilà pourquoi ces deux mots : CONFIANCE et CULTURE m’ont aidé dans ma vie !

Ils sont importants pour les autres aussi ! La culture est une chance, elle aide à vivre !

Voilà 😊.




– Propos retranscrits et traduits par Marie-Amélie Clement




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2 commentaire

  1. Merci Béatrice, de nous avoir raconté votre histoire, bouleversante. Je me souviens, lors d’invitations chez vous a St Germain, avoir été un peu emue par le quotidien de Marie Cécile (et Marie Amélie). Mais je n’avais pas réfléchi au votre, aux épreuves traversées, a une époque différente de maintenant.
    Tendres pensées
    Priscille, amie de Marie Cécile (LH 6e-terminale)

  2. Merci pour ce magnifique témoignage. Merci LE CAFEminin de nous avoir mis la version en LSF. C’est rare, mais tellement précieux.
    Une lectrice entendante (mais passionnée par la LSF et ceux qui l’utilisent, naturellement, depuis 20 ans) qui s’est remis à la LSF depuis 18 mois.

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