Anne-Cécile, gemmologue


Anne-Cécile, parle-nous tout d’abord de tes passions !


Ma première passion, je crois, sont les mots. Que ce soient les livres, les discussions… Je trouve que les mots ont un impact incroyable. En fonction de la façon dont on les tourne, dont on les associe, tout change : je trouve ça absolument fascinant. Et ce sont eux qui permettent la transmission, qui me tient tellement à cœur.

Ensuite, les beaux matériaux. Un cuir, des pierres, un enduit à la chaux… Je suis quelqu’un d’assez tactile, pas avec les gens (avec lesquels au contraire je suis plutôt pudique) mais avec les matières. Je touche tout : une bouteille d’huile, car l’étiquette n’aura pas le même rendu qu’une autre, un mur dans la rue…. J’ai beaucoup de mal à acheter en ligne à cause de ça ! (rires)

Et enfin, la peinture. Celle que je vais pouvoir réaliser mais aussi la peinture des autres : certains artistes me plaisent passionnément, et une exposition peut me ressourcer profondément.



Parle-nous donc de ton métier, et du chemin que tu as parcouru jusqu’à lui. 


Je suis gemmologue. Mon métier, ce sont les pierres précieuses. Contrairement au joaillier qui fabrique les bijoux, le gemmologue est vraiment expert en pierres. Mon rêve était d’aller chercher ces pierres précieuses à l’étranger, sauf qu’au cours de mes études un de mes profs, qui faisait ce métier, m’a gentiment expliqué que oui oui c’était très bien, qu’il avait bien compris que la Vallée des Rubis était mon livre préféré, mais qu’il était réellement compliqué pour une femme d’aller sur le terrain… Car les pays producteurs sont des pays majoritairement difficiles. C’est un milieu quasi-exclusivement masculin. Il y a bien une femme qui le fait, place Vendôme, et qui est assez connue, mais résultat elle vit avec ses deux malabars (NDLR : ses gardes du corps) ! Et il y a beaucoup de mines émergentes dans des pays musulmans, où ils ne veulent pas forcément traiter avec des femmes. Après, si j’avais eu l’envie de déplacer des montagnes je pense que j’aurais pu le faire…

Mais à la fin de mes études j’ai fait un stage en création, et j’ai alors réalisé que je pouvais allier mon amour des mots, de la peinture et des belles matières en faisant de la création.

Ensuite, c’est un enchaînement de circonstances : un déménagement qui m’a empêchée de trouver du boulot, une copine qui m’a appelée pour me demander de dessiner une bague unique et différente pour ses fiançailles… Et je me suis lancée à mon compte.

Ça n’était pas gagné au départ, car j’ai fait un bac littéraire et, venant d’une famille assez classique, mes parents ne voulaient absolument pas que je fasse d’études « légères » comme l’histoire de l’art, ou pire : l’art tout court ! Mon père étant juriste, j’ai atterri en droit. J’étais malheureuse comme les pierres, j’ai frôlé la dépression (rires)… J’ai terminé ma première année avec la carotte de pouvoir faire ce que je voulais ensuite. Ce qui n’a évidemment pas marché… Je suis retournée en deuxième année de droit, mais je faisais ma gemmologie en cours du soir à l’ING (Institut National de Gemmologie). Et là j’ai plongé dans un univers incroyable. Les cours avaient lieu à côté de la rue Lafayette, donc vraiment au cœur du Paris des joailliers. Nous étions peu nombreux, et seulement des passionnés : des commissaires-priseurs, des lapidaires… Et voilà, cela fait un peu plus de sept ans que j’exerce ce métier merveilleux.




Comment tes passions s’expriment-elles dans ton métier ? 


Comme je ne fais que du sur-mesure, je me fonde sur les mots que les gens me confient pour dessiner mes pièces. Je leur fais remplir un questionnaire à ma façon et leur fais écrire un texte, et on discute énormément. Donc les mots sont très présents ! La transmission aussi : je dessine des pièces qui sont censées être intemporelles, qui racontent des histoires, qui pourront être livrées à d’autres ensuite… Et je suis très attachée à la joaillerie circulaire : j’aime faire ressortir les pierres des coffres, les vieilles montures…et les faire revivre. Pour ces raisons-là comme sur le plan écologique, je ne fais pas venir de pierres de l’étranger : je travaille à partir de l’existant ou je chine des pierres, auprès d’antiquaires par exemple.

Mon amour pour les belles matières, lui, se traduit dans mes pièces : elles ont toutes cette sinuosité, cette texture, ces gravures… J’ai vraiment besoin que mes bagues ne soient pas lisses, qu’elles traduisent le terroir, l’histoire, les arbres, la rugosité d’un tronc…la vie, finalement ! Qui n’est jamais lisse…

La peinture est omniprésente car, après avoir « promené » partout avec moi les tranches de vie qu’on m’a confiées (via le questionnaire, le texte et les discussions que j’ai avec mes clients), je dessine et je fais des croquis des pièces que j’imagine. Et une fois que j’ai accouché du dessin final, celui qui raconte l’histoire à transmettre, je réalise une gouache qui sera donnée au client. Donc l’aspect pictural est très présent !



Qu’est-ce pour toi que la féminité, s’il y a une définition à donner ?


Je ne pense pas qu’il y ait de définition à donner, car la féminité est propre et intrinsèque à chaque femme. De plus, si elle existe elle est très cyclique : nous n’avons pas toutes les mêmes cycles, ni la même façon de vivre avec ces cycles… 

Mais si je devais la dessiner, je dirais que la féminité est rondeur. Qu’elle enveloppe tout ce qu’on fait. Qu’elle rebondit, qu’elle englobe, qu’elle retient, qu’elle soutient. Qu’elle peut aussi être affûtée, comme un fouet ou un lasso. Ronde, mais capable d’être acérée. Car ronde ne veut pas forcément dire douce : une boule de neige ou un boulet de canon peuvent être violents…

C’est en cela que la féminité me semble à la fois indéfinissable et merveilleuse. Je ne peux la décrire qu’en dessin, car j’ai beau adorer les mots je trouve qu’ils ne sont que le revêtement de ce qui est, et de ce que je peux dessiner. C’est là mon meilleur vocabulaire…

Pour moi les choses, les gens, les émotions, tout a des formes et des couleurs. C’est la raison pour laquelle je suis aussi sensible aux matières et au toucher, c’est pourquoi je m’exprime tant à travers mes bijoux !



La féminité a-t-elle une place dans ton métier ?


Elle a une place immense. Déjà parce que je suis une femme, une épouse et une mère, et parce que je travaille à la maison. Donc mon schmilblick quotidien impacte nécessairement ma créativité. Tout est imbriqué, et de toute façon je ne sais pas trier, prioriser… Et puis cette sensibilité, cette capacité d’écoute et de transformation sont très féminines, je pense. Cette démarche de dénudage, de déstructuration des mots pour en faire une matière à partir de laquelle je vais sculpter autre chose… Non pas que les hommes n’aient pas de créativité, mais cette démarche-là leur est souvent complètement étrangère lorsque je leur expose ma manière de travailler ! (Rires). Je pense que ce sont vraiment ma sensibilité de femme et ma rondeur personnelle qui me permettent de donner naissance à autre chose.

Mais j’ai beaucoup de clients hommes, qui veulent offrir un bijou à une femme et qui se plient avec difficulté à l’exercice du texte… C’est génial car travailler un bijou et une histoire avec un homme ce n’est pas la même approche. Les hommes ne confient pas les choses de la même façon. Ils ont une écriture beaucoup plus visuelle que celle des femmes. Parce qu’ils se perdent beaucoup moins dans des méandres poétiques : c’est souvent très bien tourné, assez synthétique. Quand c’est un homme qui m’envoie le texte, j’ai toujours un design qui s’impose très rapidement à moi. On sent vraiment qu’on n’a pas du tout la même relation au monde…

Et, pour finir, il faut dire que le bijou est un ornement féminin par essence. Depuis la nuit des temps… C’est un fil qui nous lie toutes, tout comme le fait de donner la vie – même si certaines la donnent par leur utérus et d’autres par le don d’elles-mêmes. Ce lien féminin très puissant, cette transmission qui se fait de mère en fille, tout cela est tellement présent dans un bijou.

Même si, dans les ateliers, je travaille à 99% avec des hommes ! Peut-être sont-ils moins doués pour les mots, pour la contemplation, pour l’intériorité mais que le sentiment passe davantage dans leurs mains… Et laisse donc moins de place pour le doute, en canalisant toute leur énergie vers un résultat. Mais tout cela n’est qu’hypothèse (rires) !


Merci infiniment Anne-Cécile.



Propos recueillis et retranscrits par Victoire Eyraud.

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